ALFRED DE MUSSET
CLEMENT MAROT
ALFRED DE VIGNY
GUILLAUME APOLLINAIRE
CHARLES BAUDELAIRE
Pour fêter la fin des frimas, une ballade légère et court vêtue comme savait si bien les commettre Alfred de Musset. Alternant les octosyllabes et les tétrasyllabes, balancée comme une chanteuse andalouse, elle figure dans le recueil Poésies nouvelles paru en 1850 mais aussi dans la pièce Le Chandelier. Fortunio s’éprend de la belle Jacqueline mais est choisi par elle comme alibi alors qu’elle a un autre amant. Il est tenu de garder secret l’objet de sa passion (“Je ne saurais pour un empire vous la nommer”). Rassurons-nous: il aura gain de cause. Jacqueline finira par fondre devant tant d’amour. Chanson de Fortunio Si vous croyez que je vais dire Qui j'ose aimer, Je ne saurais, pour un empire, Vous la nommer. Nous allons chanter à la ronde, Si vous voulez, Que je l'adore et qu'elle est blonde Comme les blés. Je fais ce que sa fantaisie Veut m'ordonner, Et je puis, s'il lui faut ma vie, La lui donner. Du mal qu'une amour ignorée Nous fait souffrir, J'en porte l'âme déchirée Jusqu'à mourir. Mais j'aime trop pour que je die Qui j'ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer. Alfred de Musset
Cette fois-ci, je n’ai pas su choisir. Alors je vous propose deux poèmes de Clément Marot qui officiait à la cour de François Ier, protégé par la très influente Marguerite de Navarre, sœur du roi. Sa poésie était teintée d'un érotisme voilé mais il savait aussi se faire élégiaque lorsqu'il s'adressait à de hautes personnalités. Il édita avec succès les textes de François Villon, son maître en poésie, à la demande du roi en personne. Ses opinions religieuses lui valurent de sérieux ennuis dont la prison et l'exil. Clément Marot est l'homme de ce que l'on appelle l'«élégant badinage». Le premier poème décrit l’amour que Clément Marot voue à une merveilleuse et noble jeune femme. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la remarque de Léa de Lonvalle, « l’héroïne » de Chéri*, à propos de son jeune amant: « être beau à ce point là est une noblesse ». La beauté est régnante ici et personne ne songe à s’en plaindre. Pas de Philistins pour l’attaquer. Je suis aimé de la plus belle Je suis aimé de la plus belle Qui soit vivant dessous les cieux : Encontre tous faux envieux Je la soutiendrai être telle. Si Cupido doux et rebelle Avait débandé ses deux yeux, Pour voir son maintien gracieux, Je crois qu'amoureux serait d'elle. Vénus, la Déesse immortelle, Tu as fait mon coeur bien heureux, De l'avoir fait être amoureux D'une si noble Damoiselle. Dans ce deuxième poème, Clément Marot regrette d’avoir laissé filer l’amour. C’est au moment où il disparaît qu’il s’aperçoit de sa valeur. Il s’adresse à lui directement: « Amour tu... » mais se dit prêt à le servir en esclave. Motif classique, exprimé ici avec élégance et simplicité. De soy-même Plus ne suis ce que j'ai été Et plus ne saurai jamais l'être Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre Amour tu as été mon maître Je t'ai servi sur tous les dieux Ah si je pouvais deux fois naître Comme je te servirais mieux * Roman de Colette
Le poème qui suit est un extrait de La Mort du loup, d'Alfred de Vigny, immense poète du XIXe siècle. Les enfants apprennent avec plaisir ce poème romantique car il les émeut et raconte une histoire de courage et de fierté. Il peut sembler trop cruel ou sanglant pour eux. En général, dans une classe, je laisse le choix entre ce poème et un autre mais je peux vous assurer que les élèves le sélectionnent volontiers et l'apprennent avec plaisir tant il est poignant. Ils sont saisis par le tableau de ces animaux sauvages surpris par les chasseurs et luttant pour échapper à la mort. On ne manquera pas d’attirer l’attention des enfants sur un autre poème mettant en scène les mêmes animaux, la fable de La Fontaine Le Loup et le Chien, qu’ils sont nombreux à connaître pour l’avoir étudiée en CM1 ou en CM2. Dans les deux cas il s’agit d’arbitrer entre liberté et servilité. La « morale » de Vigny apparaît à la fin de l’extrait, dans la phrase commençant par « mais son devoir était... » Si vous le récitez, attention aux nombreuses liaisons (les s et les t) et à bien prononcer certains e, habituellement muets, pour obtenir les douze pieds des alexandrins Ex: marquEs récentes, griffEs puissantes, louvEteaux, trois s'arrêtENT, quatrE formEs légères, commE font etc. Au passage notez l’étrange usage des temps. Vigny s’amuse à jongler entre passé composé, présent, imparfait... Il serait sans doute sanctionné pour cela par un instituteur scrupuleux. Le génie et la virtuosité permettent de se soustraire à certaines règles sans se faire reprendre. Nous nous inclinons tous devant tant de talent. Et maintenant, lisez lentement, « à voix haute dans votre tête », prenez le temps de vous figurer les lieux, les mouvements, les sons... Moteur. La Mort du loup I (...) Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête A regardé le sable en s’y couchant ; Bientôt, Lui que jamais ici on ne vit en défaut, A déclaré tout bas que ces marques récentes Annonçait la démarche et les griffes puissantes De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux. Nous avons tous alors préparé nos couteaux, Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches, Nous allions pas à pas en écartant les branches. Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient, J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient, Et je vois au delà quatre formes légères Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères, Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux, Quand le maître revient, les lévriers joyeux. Leur forme était semblable et semblable la danse ; Mais les enfants du loup se jouaient en silence, Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi, Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi. Le père était debout, et plus loin, contre un arbre, Sa louve reposait comme celle de marbre Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus. Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées. Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris, Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ; Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante, Du chien le plus hardi la gorge pantelante Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer, Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles, Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé, Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé. Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde. Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde, Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ; Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant. Il nous regarde encore, ensuite il se recouche, Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche, Et, sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. II J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre, Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois, Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois, Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ; Mais son devoir était de les sauver, afin De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim, A ne jamais entrer dans le pacte des villes Que l’homme a fait avec les animaux serviles Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher, Les premiers possesseurs du bois et du rocher. (...)
Guillaume Apollinaire, né Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky, sujet polonais, rencontre Louise de Coligny-Châtillon en 1914 à Nice. Il tombe immédiatement follement amoureux de cette jeune femme rayonnante et libertine. Il lui écrit ses sentiments dans sa première lettre à Lou le 28 septembre. S’ensuit alors une correspondance amoureuse à la langue transie qui oscille entre fantasme et réalité. Le 4 avril 1915, Apollinaire part au front, délibérément, déçu par le manque d’attention de Lou à son endroit. Dans ses lettres et ses poèmes, l’amour pour Lou et la peur de la guerre à venir se mêlent. Apollinaire cessera d’écrire à Lou en janvier 1916. J’aime beaucoup celui-ci, à la fois poème et conte de fée. Il est tragique et chantant avec ses répétitions, léger et désespéré, enfantin et désabusé. Même si Apollinaire dit ne pas être dupe des mensonges de la belle comtesse Alouette, des mensonges de l’amour en général, on perçoit son immense déception dans les derniers vers. Amour, guerre, mort et chagrin se mêlent dans ce dialogue amoureux et mensonger. Mais rappelez-vous que le bon poète dit la vérité, il n’a pas peur du dévoilement, c’est même pour ça qu’on l’aime. Je t’écris ô mon Lou Je t’écris ô mon Lou de la hutte en roseaux Où palpitent d’amour et d’espoir neuf coeurs d’hommes Les canons font partir leurs obus en monômes Et j’écoute gémir la forêt sans oiseaux Il était une fois en Bohême un poète Qui sanglotait d’amour puis chantait au soleil Il était autrefois la comtesse Alouette Qui sut si bien mentir qu’il en perdit la tête En perdit sa chanson en perdit le sommeil Un jour elle lui dit Je t’aime ô mon poète Mais il ne la crut pas et sourit tristement Puis s’en fut en chantant Tire-lire Alouette Et se cachait au fond d’un petit bois charmant Un soir en gazouillant son joli tire-lire La comtesse Alouette arriva dans le bois Je t’aime ô mon poète et je viens te le dire Je t’aime pour toujours Enfin je te revois Et prends-la pour toujours mon âme qui soupire Ô cruelle Alouette au coeur dur de vautour Vous mentîtes encore au poète crédule J’écoute la forêt gémir au crépuscule La comtesse s’en fut et puis revint un jour Poète adore-moi moi j’aime un autre amour Il était une fois un poète en Bohême Qui partit à la guerre on ne sait pas pourquoi Voulez-vous être aimé n’aimez pas croyez-moi Il mourut en disant Ma comtesse je t’aime Et j’écoute à travers le petit jour si froid Les obus s’envoler comme l’amour lui-même 10 avril 1915
Dans ce long poème Les Phares, Charles Baudelaire évoque des peintres qu’il aime. On se rappelle qu’il a été critique d’art, ce qui lui a permis très jeune d’exposer sa propre esthétique. Pour chaque salon, il entreprend de véritables essais dans lesquels il distingue les coloristes, les dessinateurs, les "imitateurs" de la nature, les "créateurs"... On sait également qu’il a souvent recours aux synesthésies, ces correspondances entre les différents sens. “Les parfums, les couleurs et les sons se répondent”. La peinture est donc pour lui un prolongement, un chemin de la poésie. Les images littéraires prennent vie grâce à la peinture et inversement. Les huit premiers quatrains sont consacrés à huit peintres introduits pas une métonymie: un lieu, une substance, un objet (lac de sang, miroir, hôpital...). Jamais Baudelaire ne décrit précisément les œuvres de chacun d’eux: il fait surgir leurs univers par des visions de créatures fantastiques, de décors oniriques, sombres ou enchanteurs, mystérieux ou opulents, crépusculaires ou lumineux. Baudelaire affirme enfin la double vocation de la peinture, de l’art en général: - une vocation spirituelle: l’art est une souffrance mais nous permet de nous élever, de nous montrer dignes de la Création; - une vocation “thérapeutique”, une échappatoire à la lourdeur et à la mélancolie inhérentes à la vie humaine. NB: bien faire la liaison entre “glaciers” et “et”. Prononcer le e muet à la fin de Michel-Ange et les e médians d’ “empereur” et “cauchemars”. Il y en a plein d’autres, mais vous les trouverez sans peine en cherchant à rythmer vos alexandrins. Les phares Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse, Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse, Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer ; Léonard de Vinci, miroir profond et sombre, Où des anges charmants, avec un doux souris Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre Des glaciers et des pins qui ferment leur pays, Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, Et d'un grand crucifix décoré seulement, Où la prière en pleurs s'exhale des ordures, Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement ; Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules Se mêler à des Christs, et se lever tout droits Des fantômes puissants qui dans les crépuscules Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ; Colères de boxeur, impudences de faune, Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, Puget, mélancolique empereur des forçats, Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres, Comme des papillons, errent en flamboyant, Décors frais et légers éclairés par des lustres Qui versent la folie à ce bal tournoyant ; Goya, cauchemar plein de choses inconnues, De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats, De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues, Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas ; Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, Ombragé par un bois de sapins toujours vert, Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges Passent, comme un soupir étouffé de Weber ; Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum, Sont un écho redit par mille labyrinthes ; C'est pour les coeurs mortels un divin opium ! C'est un cri répété par mille sentinelles, Un ordre renvoyé par mille porte-voix ; C'est un phare allumé sur mille citadelles, Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois ! Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité !